Israël selon Netanyahou
Super Sparte ?
Mais quelle mouche a piqué Netanyahou ? On ne parlera pas ici de sa politique belliqueuse à l’endroit de Gaza, de la Palestine. D’autres s’en chargent à commencer par la Cour Pénale Internationale qui l’a condamné au titre de criminel de guerre. On rappellera juste sa récente et curieuse déclaration : « faire d’Israël une Super-Sparte ».
Une référence assez inattendue à cette cité grecque du Péloponnèse qui, il y a quelques cinq siècles avant notre ère, s’était distinguée par un militarisme, un bellicisme hors du commun, même en son temps. Il peut être opportun de rappeler ce que fut le destin de cette ville-État singulière et, en dépit des 25 siècles qui nous séparent de cette Antiquité-là, de tenter d’établir des rapprochements.
Sparte se distinguait des autres villes grecques de l’époque, Athènes, Delphes, Thèbes, Olympe…, qui avaient, certes, elles aussi, des traditions guerrières, mais entendaient bien goûter aux charmes de la vie (selon les normes d’alors) et cultiver des beaux-arts (théâtre, musique, philosophie, architecture), qui font référence aujourd’hui encore. Rien de ces ambitions à Sparte. Il s’agissait là d’une société très hiérarchisée, tournée vers l’action militaire, le culte du guerrier, l’exaltation des valeurs propres au combat, dotée d’une économie entièrement destinée à assurer l’approvisionnement d’une armée, centre de la vie de la cité. La guerre n’y était pas considérée comme une circonstance anormale dans un cycle qui ménagerait un espace à la paix, mais comme un état institutionnel. La société de Sparte était une oligarchie dirigée rigoureusement par une petite minorité d’hommes libres, les Égaux, voués à la guerre, et une majorité de quasi-esclaves, les hilotes, assurant à peu près tout le travail (agricole ou artisanal), le commerce étant peu présent.
La singularité de Sparte résidait dans son système d’éducation, dit spartiate. Durant toute son enfance et adolescence, le garçon est formé à la guerre et rien d’autre. Encaserné dès son plus jeune âge, il est élevé à la dure (marches, fouet, privations), entraîné à voler et à tuer (des hilotes, par exemple), bref, à devenir l’hoplite (soldat lourdement équipé) le plus redoutable de toute la Grèce, une machine de guerre en somme. Les filles, appelées à être des mères de soldats, étaient éduquées selon des normes presque aussi rudes. Forte de cette supériorité militaire, Sparte put ainsi tenir la dragée haute à toutes les autres cités grecques, dont à la plus prestigieuse d’entre elles, Athènes, sa concurrente qui brilla longtemps de tous les feux de l’esprit. Mais c’est aussi sur Sparte que les Grecs, pour une fois unis, conscients de son savoir-faire militaire, s’appuyèrent pour faire face au péril né de l’invasion perse. Sparte, à la différence des autres cités grecques, ne laissa aucun souvenir architectural, aucun legs intellectuel. Elle finit par être vaincue, par les Macédoniens, puis par les Romains, définitivement par les Ostrogoths et sombra dans l’oubli sans laisser de traces. Comble de la déchéance, l’éducation spartiate qui subsistait était devenue… une attraction touristique pour les riches Romains. La Sparte d’aujourd’hui n’est plus qu’un petit chef-lieu de canton sans intérêt.
On peut, jusqu’à un certain point, établir un parallè1e avec la Prusse, à l’origine un petit État allemand, plutôt minable et sans grandes ressources, mais qui, dès la fin du XVIIe siècle, se centra entièrement sur son armée, laquelle absorbait l’essentiel des ressources de l’État, la soumettant, à un entraînement on ne peut plus sévère et décervelant (le « drill »), célèbre dans toute l’Europe. On avait alors coutume de dire que la Prusse n’était pas une « armée au service d’un État, mais un État au service de son armée ». Frédéric II fut son premier souverain à vouloir se servir de cette machine de guerre efficace pour affronter ses voisins, sur 1e papier bien plus puissants, tels l’Autriche, à conquérir, au mépris du droit et des populations, un territoire après l’autre, et, en dépit de la parenthèse napoléonienne, à s’agrandir jusqu’à prendre possession de toute l’Allemagne (en incluant l’Alsace-Moselle). Cette tradition militaro-expansionniste prussienne se poursuivit après l’unification de l’Allemagne (1871) sous la domination de la Prusse, toujours aussi militarisée, pour mener aux Première et Seconde guerres mondiales jusqu’à l’effondrement final de 1945, Guillaume, puis Hitler se réclamant expressément de 1a tradition prussienne.
Si Netanyahou entend se piquer d’histoire, qu’il réapprenne ses leçons jusqu’au bout. Tous ces états quasiment obsédés par leur armée et leur supériorité militaire (Sparte et la Prusse ne furent pas les seuls) ne font plus rêver, non seulement en raison de leur inhumanité consubstantielle, de leur agressivité systémique, mais aussi parce qu’il entrait dans leur destin tout entier fondé sur la force et la violence de finir leur histoire au premier revers militaire sérieux, jusqu’à être souvent effacés de la mémoire humaine. Le tout-militaire finit, tôt ou tard, par conduire au suicide national. Aujourd’hui, Sparte, la Prusse et autres États guerriers ont disparu en tant qu’entités politiques, balayées par leur propre violence sans finalité. Est-ce là le destin que Netanyahou envisage pour Israël ? Qui rappellera au peuple israélien que les outils de la paix, le droit, l’éducation, la culture, la solidarité, la justice sont seuls à même d’assurer durablement prospérité, sécurité et longévité aux nations ?
N°704 – octobre 2025 – Planète Paix
Jean-Paul Vienne